La dimension spirituelle dans les oeuvres de Tagore


Un des plus célèbres poèmes de Tagore commence par ces mots : "le monde est fou de violence, chaque jour voit naître toutes sortes de conflit cruel", et il poursuit en priant le Tout-puissant d'instiller amour et sagesse à un monde affligé de maux innombrables. Voilà ce qui est au cœur de l'humanisme spirituel de Tagore.
En soulignant le besoin de liberté spirituelle, il met l’accent sur les excès non contrôlés de la passion qui détruit notre équilibre personnel et obscurcit l'harmonie sous-jacente existant entre l'esprit de chacun et l'esprit universel. Cette maladie, qu'il nomme "péché", déforme cette liberté que nous avons, liberté s’incarnant dans les royaumes de la matière, de l'intelligence et de l'esprit.
« La religion de l' homme », telle que Tagore l'appelle, est un appel à croire dans le caractère sublime de l'homme, car rien n'est plus grand que le Divin dans l'homme. Voici ce qu'il dit à ce sujet : " j'avais 18 ans, et voici que soudain, le souffle printanier d'une expérience religieuse surgit pour la première fois dans ma vie, puis, une fois disparu, il m’a laissé en mémoire ce message direct de l’existence de la réalité spirituelle …. Si je n’ai oublié cette expérience, cela est dû au caractère humain de son message, à l'irruption soudaine de ma conscience dans le monde super-personnel de l'homme ….. Soudain, je devins conscient de ce qui exaltait le tréfonds de mon âme. Le monde de mon expérience, en un moment, m'a semblé comme illuminé, et des faits qui étaient jusqu'ici détachés les uns des autres et ternes, se trouvèrent fondus dans une grande unité de signification … Je compris que j'avais, enfin, trouvé ma religion, la religion de l'homme, en laquelle l'infini devint défini dans l'humanité…" Cette idée, il l’ a exprimée dans des poèmes dédiés à celui qu'il a appelé Jivan Devata, le Seigneur de la Vie.
Le père de Tagore, Debendranath, a propagé une religion monothéiste fondée sur les Upanishads et Rabindranath a aussi été inspiré par Advaita Vedanta. Mais il était trop indépendant pour adhérer à la rigidité de n'importe quel credo institutionnel ou dogme. Pour Tagore, la religion était une question de conviction personnelle. Il croyait davantage à tous les individus qui, dans le monde, nourrissaient de nobles sentiments et agissaient droitement, et ce faisant, devenaient les médiateurs de la vérité morale.
Tagore n'a jamais voulu être étiqueté théologien ou philosophe. Il était plus heureux d'être connu comme un poète. "Ami Kobi" (je suis un poète), disait-il. Il se sentait un avec la nature et a puisé en elle son inspiration. Il l'a vue comme la manifestation physique de l'Esprit Universel et a exprimé cette expérience par sa poésie. Ses méditations sur Dieu, l'homme et la nature, particulièrement dans le Gitanjali - qui sont des chants offerts à l'Infini - non seulement font écho à la perception de l’Absolu qu’on trouve dans les Védas, mais aussi transmettent l'ardeur de l'amour pour Dieu d'un bhakta Vaishnavaite.
Avec ses yeux d' humaniste, Tagore a perçu un rapport symbolique entre les différentes religions du monde et il a essayé de projeter dans ses écrits leur signification essentielle. Les valeurs éternelles du Bouddhisme, par exemple, lui sont apparues comme aussi significatives que l'idée, trouvée dans les Upanishads, d'un Etre Suprême. Avec l'esprit humain en proie à la convoitise, à la haine et à la violence, l'âme angoissée du poète en a appelé au contact du Bouddha guérisseur : "O Toi, la Sérénité, O Toi, la Liberté, en ta pitié et bontés sans limites, efface toutes les tâches sombres du cœur de cette terre."
Tagore a renoncé à la décoration dans l’ordre de la chevalerie que les Anglais lui avaient décernée et ce, pour protester contre le massacre de Jallianwala Bagh en 1919. Resté quand même dans son pays, il fut très conscient des excès du chauvinisme se réclamant du patriotisme. Ceci est exprimé par Atin, le héros du court roman de Tagore, Char Adhay (roman se composant de quatre chapitres), quand il dit : "le fait que la vie d'un pays puisse être sauvée en tuant son âme est la plus fausse et monstrueuse doctrine que les nationalistes répandent partout de leurs voix grossières.". Cet esprit d'humanisme s'exprime dans certains de ses autres écrits, comme Ghare Baire et Kabuliwallah.
L'invocation du poète à la Divinité pour le rachat de son pays dans Gitanjali est une de ses poésies les plus célèbres :"Là où l'esprit est sans crainte et la tête portée bien haute, là où la connaissance est libre, là où le monde n'a pas été brisé en mille morceaux par des murs domestiques étroits, là où les mots sortent de la profondeur de la vérité, là où une lutte sans fin étend ses bras vers la perfection, là où le flot clair de la raison ne s’égare dans le sable morne du désert et dans une habitude morte, là où l'esprit est poussée en avant, par Toi, vers une pensée toujours ouverte et une action conduisant ciel de la liberté, mon Père, fais que mon pays reste éveillé..."
Tagore s'est considéré comme un pèlerin solitaire, éternellement en recherche du bonheur sans limites qui est peut-être au-delà du royaume de l'expérience humaine. Sa vie a été une quête soutenue d'une forme universelle d'expression religieuse, enracinée dans l'esprit de la tradition de l'Inde.