C’est pour moi une très grande joie de me trouver ici, dans cette grande ville de Kolkata, le cœur de la culture bengali et de participer au 6ème congrès de l’Union Mondiale des ancien(ne)s élèves des Jésuites, le premier de ce troisième millénaire. Pour ce « sommet de la joie », vous êtes venus, certains de loin, d’autres de près, de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud, de vingt cinq pays différents et vous amenez avec vous la riche diversité de vos cultures et de vos métiers en vue d’expérimenter l’unité de la famille mondiale des ancien(ne)s élèves des Jésuites. En vous adressant mes vœux et mes salutations, je les adresse aussi aux millions de vos camarades qui n’ont pu venir ici mais qui, à travers vous, se sentent représentés et unis à vous à l’occasion de cet événement historique.
Ce qui vous rassemble n’est sûrement pas simplement un sentiment romantique, ni seulement la mémoire nostalgique du passé de votre éducation dans une institution jésuite, mais plutôt la conviction que l’expérience partagée d’un passé commun vous ouvre l’horizon d’un avenir commun, que votre histoire celle d’être des anciens élèves d’une école ou université jésuite est aussi une prophétie, que la bonne éducation que vous avez reçue représente en même temps un défi pour aller vers les moins privilégiés.
Il y a trente ans, le Père Arrupe lançait un appel mémorable au Congrès international des anciens élèves des Jésuites, qui se tenait à Valence, en Espagne. Le titre de son intervention était : « Hommes et Femmes pour les Autres » : elle est devenue la formule-clé proposée comme idéal à tous les ancien(ne)s élèves à travers le monde. Le Père Arrupe écrivait ceci :
Le thème de ce 6ème congrès mondial fait écho au propos du Père Arrupe puisqu’il met l’accent sur la dignité humaine. La devise de ce congrès, extraite d’une poésie de Rabindranath Tagore, un ancien élève lui-même, « où l’esprit est sans crainte et la tête haut portée », décrit une personne dont la dignité humaine est reconnue.
Le principe fondamental sur lequel repose l’impératif d’honorer la dignité humaine consiste en ceci : Nous sommes tous des enfants de Dieu, frères et sœurs, membres de l’unique famille humaine, à qui sont dûs, en tant que personnes humaines, le respect, l’estime et les droits fondamentaux. L’éducation jésuite, basée sur la pédagogie de notre fondateur, saint Ignace de Loyola, est une manière dynamique de se référer à Dieu et en même temps à ses frères humains et au monde qui nous entoure, dans un même mouvement. Notre foi en Dieu, notre vie religieuse, notre prière sont stériles et insignifiantes si elles n’ouvrent pas nos yeux sur les besoins de nos frères humains.
Rabindranath Tagore exprime puissamment cette même idée dans un de ses poèmes du Gitanjali :
La variété des cultures, races, talents dont Dieu a gratifié la famille humaine nous apporte l’immense richesse de la diversité, de la complémentarité et du soutien mutuel au sein de l’ expérience humaine que nous partageons avec les autres. Le principe éducatif jésuite « l’attention personnelle aux élèves » -faite de respect, d’attention et de souci de chacun – dérive de ce même principe fondamental. Et chacun de vous et moi-même, comme ancien(ne)s élèves des Jésuites, avons expérimenté cette reconnaissance et ce respect pour notre dignité humaine au long de notre éducation jésuite. Cela nous aide et nous donne du courage lorsque nous avançons sur les terrains inconnus et non balisés d’étude ou d’activité humaine dans nos professions. Car cela nous aide à savoir que nous méritons d’être respectés et pris au sérieux lorsque nous luttons pour trouver des solutions et cherchons à les appliquer pour et avec les autres.
Les institutions jésuites où vous avez étudiées étaient souvent des laboratoires où des élèves de culture, religion, origine sociale et économique différentes ont essayé avec succès de vivre et de travailler en harmonie, tolérance et amitié. Même maintenant, parmi les membres et les amis de vos associations, vous pouvez rencontrer des personnes appartenant à d’autres communautés que la vôtre. Cette expérience devrait maintenant vous pousser à monter des projets qui construiraient des ponts entre les différentes communautés, à promouvoir le dialogue inter-religieux et inter-culturel, à travailler pour l’harmonie et la paix communes. Dans notre monde où les idéologies belliqueuses, les conflits ethniques, le fondamentalisme religieux et l’intolérance ont causé tant de souffrances et d’oppression, les anciens élèves des jésuites ont là, je le crois, un rôle à jouer.
A la lumière de ce que j’ai dit, nous avons un double défi à relever en vue de faire en sorte que les hommes et les femmes puissent vivre dignement. Le premier concerne notre attitude. Croyons-nous vraiment que tous les hommes et toutes les femmes – quels que soient leur pays, leur religion, leur couleur de peau, leur culture et leur langage – sont nos égaux, nos frères et nos soeurs ? Avoir une telle attitude et d’esprit, et de coeur n’est pas chose aisée. Nous tous, nous avons tendance à être imprégnés de préjugés, à juger les autres à l’aune de stéréotypes. Dès lors, nous avons à travailler avec des personnes de même sensibilité en vue de propager des attitudes qui considèrent tous les hommes et toutes les femmes comme des égaux, comme des personnes destinées à vivre humainement avec dignité.
En lien avec ce changement d’attitude est le deuxième défi à relever, qui consiste à voir les lieux du monde où nous devons agir, les endroits où les êtres humains sont méprisés, privés des droits humains fondamentaux, déplacés et même, chassés de leurs pays. De nos jours, il nous est demandé de penser globalement et d’agir localement. Mais ceci est un congrès international. Par conséquent, je sens que nous avons d’abord à regarder la situation internationale et la voir comme congrès mondial, comme une organisation mondiale d’ancien(ne)s élèves des Jésuites, quel impact nous pouvons avoir à l’échelon international. Est-ce que le commerce et le marché international aident les personnes des pays plus pauvres à vivre des vies plus humaines ? Est-ce que la politique de la Banque mondiale aide ou entrave le développement de ces pays ? Que peuvent faire les ancien(ne)s élèves des Jésuites du premier monde ? Que peuvent faire aussi les ancien(ne)s élèves des Jésuites des pays en voie de développement, comme l’Inde ?
Il est facile pour les ancien(ne)s élèves des Jésuites du premier monde de critiquer les maigres résultats des gouvernements des pays en voie de développement à améliorer les choses. Il est facile pour les ancien(ne)s élèves des Jésuites des pays en voie de développement d’imputer aux politiques des nations riches les problèmes de leurs pays. Il y a sûrement des manques des deux côtés ; et vous, comme ancien(ne)s élèves des Jésuites vous devez de voir ce que vous pouvez faire, certainement comme individus mais surtout en tant que corps international.
Le Père Arrupe a bien pris la mesure des forces en conflit qui caractérisent notre monde. Nous avons pu remarquer les graves injustices qui construisent autour du monde des hommes et des femmes, un réseau de domination, d’oppression et d’abus qui étouffent la liberté et éloignent la plus grande partie de l’humanité du partage de la construction et de la jouissance d’un monde plus juste et plus fraternel. Et en même temps, au sein d’associations d’hommes et de femmes, parmi les gens, il y a une nouvelle prise de conscience en progression, qui les incite à se libérer eux-mêmes et à devenir responsables de leur propre destinée. Quand, mus par de telles aspirations légitimes, des gens travaillent dur à améliorer leur sort mais se heurtent à la résistance d’intérêts acquis -, alors naissent la colère et le ressentiment, qui peuvent alors, à certains moments, déboucher sur une explosion. C’est pourquoi le Pape Paul VI a dit devant les Nations Unies, dans son premier discours devant cette instance : « si vous voulez la paix, travaillez pour la justice ». Ecarter la justice de l’amour et vous détruisez l’amour. Vous n’aimez pas si l’aimé n’est pas vu comme quelqu’un dont la dignité doit être respectée, avec tout ce que cela implique.
Le Père Arrupe était très net à ce sujet :
Par conséquent, nous sommes appelés, comme ancien(ne)s élèves des Jésuites, à humaniser le monde. Le Père Arrupe explicite ce que cela signifie : “Qu’est-ce qu’humaniser le monde, si ce n’est se mettre au service de l’humanité ? mais, l’égoïste, non seulement, n’humanise pas la création matérielle, il déshumanise les hommes eux-mêmes. Il change les hommes en choses en les dominant, en les exploitant et en gardant pour lui le fruit de leur travail.
Et le plus tragique dans tout cela est qu’en agissant de la sorte l’égoïste se déshumanise lui-même ; il se soumet lui-même aux possessions qu’il convoite ; il en devient leur esclave -non plus une personne maîtresse d’elle-même mais une non-personne, une chose conduite par ses désirs aveugles et leurs objets.
La spirale descendante de l’ambition, de la compétition et de l’auto- destruction s’entortille et croît sans cesse, avec comme résultat que l’égoïste est toujours plus sûrement enchaîné dans une déshumanisation progressive et de plus en plus frustrante.
Comment échapper à ce cercle vicieux ? C’est sûr, tout ce processus a ses racines dans l’égoïsme -dans le refus de l’amour. Chercher à vivre dans l’amour et la justice dans un monde où le climat dominant est à l’égoïsme et à l’injustice, où l’égoïsme et l’injustice sont insérés au sein des structures elles-mêmes de la société, n’est-ce pas une entreprise vouée à l’échec ?
Le mal ne peut être vaincu que par le bien, la haine par l’amour et l’égoïsme par la générosité. Et c’est-là que nous devons semer la justice dans notre monde. Pour parler plus clairement, il ne suffit pas de s’abstenir d’injustice. On doit aller plus loin et refuser de jouer son jeu, en substituant l’amour à l’intérêt personnel, l’amour comme moteur de la société. Tel fut l’enseignement de Jésus dont la vie et le message inspirèrent Saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites. Tel fut aussi le message essentiel de grands maîtres, comme Gandhi et Tagore ; l’inspiration de la vie de service de personnes engagées comme Mère Teresa de Kolkata. « Belles paroles sonnantes », penserez-vous, mais comment faire advenir ce principe de justice à travers l’amour jusqu’au coeur de la réalité quotidienne de nos vies ? Eh bien, en cultivant en nous-mêmes trois attitudes :
Premièrement, une détermination ferme à vivre plus simplement, en tant qu’individus, familles, groupes sociaux ; et de cette façon, arrêter ou ralentir la spirale expansionniste de la compétition sociale. Soyons des hommes et des femmes qui sont résolument à contre-courant de notre société de consommation. Des hommes et des femmes qui, au lieu d’être incités à acquérir tout ce que leurs amis possèdent, supprimeront les biens luxueux qui, dans leur milieu social, sont devenus des “nécessités”, mais dont la majorité de l’humanité doit se passer. Et si cela engendre des revenus supplémentaires, tant mieux : donnons-les à ceux pour qui les nécessités de la vie sont encore des luxes hors d’atteinte.
Deuxièmement, une ferme détermination à ne tirer aucun profit de sources clairement injustes. Pas seulement cela , mais en regardant plus loin, réduire progressivement notre part de bénéfices d’un système économique et social dans lequel les revenus de la production vont à ceux qui sont déjà riches, alors que le coût de la production repose lourdement sur les pauvres.
Troisièmement, en étant solidaires avec nos frères et soeurs les moins fortunés. La solidarité s’apprend par des “contacts” plutôt qu’à travers des “concepts”. Quand le coeur est touché par une expérience directe, l’esprit est mis au défi de changer. L’implication personnelle avec la souffrance innocente, avec la dégradation et l’injustice endurées par d’autres, est le catalyseur de la solidarité, qui fait naître alors recherche intellectuelle, réflexion et action.
Se désister de nos propres situations de pouvoir serait une ligne de conduite trop simple. Ordinairement, cela ne sert qu’à livrer toute la structure sociale à l’exploitation de l’égoïste. Et ici, nous commençons à mesurer précisément combien est difficile le combat pour la justice. Et c’est ici précisément que vos conseillers jésuites peuvent vous aider dans votre cheminement à trouver la volonté de Dieu, même dans des circonstances confuses, grâce au grand cadeau que nous avons reçu de notre fondateur, Saint Ignace. Je me réfère ici au discernement ignatien. C’est une manière de faire qui aide à nous libérer pour trouver le plan de Dieu sur nous et qui peut nous amener à choisir librement la plus grand bien pour nous-même et pour tous les enfants de Dieu.
Comment mesurer notre succès ou notre échec ? Une voie est de regarder le but de l’éducation jésuite. La recherche du développement intellectuel de chaque élève à la pleine mesure de ses talents donnés par Dieu reste à juste titre un des buts fondamentaux de l’éducation jésuite. Sa visée n’a jamais été purement et simplement d’emmagasiner des informations ou de le préparer à un métier, bien que cela soit important en soi et utile pour former de futurs leaders. Le but ultime de l’éducation jésuite est plutôt la pleine croissance de la personne, qui conduit à l’action. Ce but de l’action, fondé sur une claire compréhension des choses et enrichi par la réflexion, pousse les élèves à l’autodiscipline et à l’initiative, à l’intégrité et à l’exactitude. En même temps, elle est amenée à juger les façons de penser peu profondes ou superficielles comme indignes de l’individu et, plus important encore, dangereux pour le monde que lui ou elle est appelé(e) à servir.
Il est clair alors que nous pouvons effectivement évaluer notre réponse à l’appel que la Compagnie de Jésus adresse à ses ancien(ne)s élèves seulement en termes de ce qui a été réalisé, et non en termes de belles phrases ou de voeux. Saint Ignace nous enseigne en vérité que l’amour se mesure aux actes et non aux mots.
Qu’ont fait les ancien(ne) élèves des Jésuites depuis le Congrès de 1973, « Des hommes et des femmes pour les autres » ?. Après quelques incompréhensions des débuts, nous pouvons réellement constater qu’il y a eu un développement encourageant d’actions concrètes. Permettez-moi de mentionner seulement quelques-unes des nombreuses œuvres particulièrement remarquables, initiées par des anciens élèves des Jésuites en réponse à l’appel pour une plus grande sensibilité à la dignité humaine et à la justice. Ils ont réalisés plusieurs projets sociaux :
De plus, un grand nombre d’ancien(ne)s élèves sont présents dans les conseils d’administration des écoles, collèges et universités jésuites et il va sans dire que beaucoup d’institutions jésuites d’enseignement ne pourraient offrir leur service éducatif sans le généreux soutien financier apporté par nos anciens élèves.
Vraiment, beaucoup, beaucoup d’ancien(ne)s élèves ont pris à cœur en actes le défi lancé par le Père Arrupe en faveur de la dignité humaine et de la justice. Quelques-uns, cependant, ont encore à entrer dans ce service associatif.
Pour tout ce qui précède et pour tous vos efforts localement ou à travers le monde en faveur de vos frères et soeurs, je vous remercie sincèrement.
Beaucoup de progrès ont été rendus possibles grâce au développement relativement récent des Fédérations d’ancien(ne)s élèves, et spécialement de l’Union Mondiale des ancien(ne)s élèves des Jésuites. Au cours des dix dernières années, des structures plus fonctionnelles ont été mises en place permettant à votre Président de travailler avec le Conseil de l’Union mondiale avec une plus grande clarté du but poursuivi, de réels travaux en faveur de la justice et une participation plus active des ancien(ne)s élèves de tous les coins du monde. Vous avez fait la preuve de votre universalité en instituant de façon définitive la rotation de l’organisation de vos congrès autour du monde. Vous avez avec réalisme pourvu au besoin de ressources régulières permettant le financement de vos publications et de vos travaux. Vous travaillez à vous rendre effectivement présent dans les instances régionales et internationales en vue de vous faire l’avocat de la cause de la dignité humaine et des besoins des pauvres. Une grande partie de ce travail est dû au leadership des responsables que vous avez choisis, le Dr Ciro Cacchione et après lui, M. Fabio Tobon et les membres du Conseil de l’Union Mondiale. Je sais de par ma propre expérience l’engagement généreux du Dr Cacchione et de M. Fabio Tobon. Vous avez bénéficié des visites et des encouragements de M. Fabion Tobon dans vos propres pays. Tout ce travail est important pour réaliser l’unité des esprits et des coeurs. Je me joins à vous pour remercier vos responsables pour leur formidable service. Et j’ai confiance que vous continuerez à choisir des leaders en fonction leur service désintéressé éprouvé comme hommes et femmes pour les autres.
Tous, vous avez bien fait beaucoup de choses. J’en remercie Dieu pour vous. Mais comme vous êtes tournés vers l’avenir, je vous demande de prendre en considération les principes que je vous ai rappelés plus haut dans mon intervention et d’agir en conséquence. Concrètement, je vous demande de mettre l’accent sur les trois points suivants :
Etre ouvert à la croissance
Un sage a dit « qu’une personne doit croître ou mourir ». Nous avons besoin de programmes permanents de réflexion, d’éducation et de formation permanentes, qui nous ouvrent à l’application des valeurs et des principes acquis dans notre jeunesse dans les écoles jésuites, aux réalités et défis du moment présent.
Décider à agir
Des projets pour les réfugiés, pour les pauvres, pour la dignité humaine dans toutes ses ramifications, se développent parmi nos ancien(ne)s élèves. Mais en plus de ces oeuvres excellentes, je vous demande de vous faire entendre collectivement au niveau régional, national, et international. Les anciens(ne)s élèves des Jésuites doivent parler en tant qu’entité collective, -comme associations, fédérations, confédérations, et l’Union Mondiale -, contre les abus qui détruisent la dignité humaine. Je comprends que vous allez traiter quelques-uns de ces problèmes dans vos sessions de travail – éthique d’entreprise / abus des normes morales qui perpétuent et élargissent le fossé entre les riches et les pauvres / délégation de responsabilités aux femmes et à celles asservies par la bigoterie et les systèmes culturels, -les inégalités du système dans l’accès à l’éducation, -l’exclusion des migrants, -l’oppression des peuples indigènes. Ces problèmes-clé ne se limitent pas à l’une ou l’autre nation ou région du monde. Ils existent presque partout et ils nous poussent tous à réclamer un monde qui respecte la dignité humaine de tous les enfants de Dieu. Ne pas être présent dans les lieux où se prennent les décisions cruciales qui nous affectent tous serait une sérieuse occasion manquée qui pourrait mettre en question notre mission elle-même d’ancien(ne)s élèves des Jésuites – d’être des hommes et des femmes pour les autres. Se complaire dans la nostalgie n’est pas digne de quiconque est ancien(ne) élève des Jésuites.
Faire participer activement les jeunes anciens dans vos associations
En bien des endroits du monde, le modèle typique de nos diplômés est qu’après avoir achevé leurs études, on n’entend plus parler d’eux jusqu’à ce qu’ils soient relativement bien établis. Ce n’est pas là une situation satisfaisante. Au moment où les jeunes font leurs premiers pas dans la vie professionnelle et commencent à fonder leur famille, ils font l’expérience de la mise à l’épreuve d’idéaux transmis dans les écoles jésuites. Des compromis gênants en résultent souvent qui peuvent entraver la croissance des jeunes. C’est précisément à ce moment-là que des programmes d’éthique dans la vie professionnelle, d’attitudes adultes en ce qui concerne les responsabilités familiales et civiques et d’autres programmes peuvent être proposées par les associations d’anciens élèves comme des opportunités de formation permanente pour la croissance. Et du point de vue des associations, les idées nouvelles et les énergies que peuvent apporter les jeunes anciens ne peuvent que renforcer votre efficacité.
Si vous êtes à la recherche d’un plan d’action concret, vous pouvez vous décider à promouvoir davantage la proposition discutée au Congrès mondial de Sydney : que les ancien(ne)s élèves constituent une banque d’experts composés et d’ancien(ne)s élèves et de personnes de même sensibilité. Ainsi, il y aurait une banque de docteurs, d’hommes de loi, de journalistes, de professeurs, d’entrepreneurs immobiliers, d’économistes, d’hommes d’affaires, de fonctionnaires. Ceux-ci seraient disponibles pour des services à rendre dans leur champ de compétence quand nécessaire. Nous avons un grand nombre de talentueux ancien(ne)s élèves, occupant souvent des positions importantes dans leur profession parlant, dans les affaires et dans le gouvernement. Si ces talents sont utilisés et mis en pool, les associations des ancien(ne)s élèves des Jésuites feront une réelle différence dans leur région, leur état, leur pays.
Je pense que beaucoup peut encore être fait pour exploiter le potentiel existant en vue d’une plus grande communication entre les associations d’ancien(ne)s élèves et avec la société en général. Et d’abord, nous avons à renforcer la communication entre nous. Comment les Jésuites et les associations d’ancien(ne)s élèves peuvent-ils mieux collaborer ? Comment les associations d’ancien(ne)s élèves peuvent-elles travailler ensemble au niveau national et international ? En tant que corps international, vous voulez sûrement faire plus que seulement participer à un congrès tous les six ans. Vous allez élire les responsables de l’Union Mondiale. Vous allez élire des membres en qui vous croyez qu’ils agiront au niveau international. Vous vous engagerez aussi à les soutenir dans leur effort. Au plan international et national, où beaucoup de voix contradictoires se font entendre, très souvent la voix de la raison et de la justice n’est pas entendue parce que nous n’élevons pas la voix. Si vous êtes réellement une organisation internationale, alors votre voix devrait être entendue dans le forum mondial.
De mon côté, je vous soutiendrai dans cet effort à travers les secrétariats appropriés de la Curie jésuite à Rome et en poussant à un plus grand engagement jésuite au niveau de larges régions géographiques aux côtés de ceux qui travaillent dans l’éducation, les ministères sociaux, les services aux réfugiés et la spiritualité. Nous jésuites sommes engagés à être pour vous et avec vous dans ces efforts.
Et si vous ressentez un certain malaise aujourd’hui – serez-vous jamais à la hauteur des défis liés à vos responsabilités de parents et de citoyens, d’hommes et de femmes de foi pour les autres ? – sachez que vous n’êtes pas seuls ! Sachez aussi qu’à chaque doute, on peut répondre par une affirmation.
Car l’ironie du temps de Charles Dickens nous est toujours présente même aujourd’hui : « C’était le pire des temps, le meilleur des temps, le printemps de l’espoir, l’hiver du désespoir ». Et je me sens personnellement fortement encouragé par ce que je discerne comme désir croissant de la part de beaucoup dans les pays du globe, de poursuivre de façon plus vigoureuse les finalités de l’éducation jésuite qui, comprises correctement, vous conduiront à l’unité et non à la division ; à la foi, non au cynisme ; au respect de la vie et de la dignité humaine, non au viol de notre planète ; à une action responsable fondée sur le jugement moral, non à une retraite timorée ou à une attaque irresponsable.
Vous savez, j’en suis sûr, que les meilleures choses au sujet d’une école, ne sont pas ce que l’on dit d’elle mais ce qu’accomplissent ses ancien(ne)s élèves. L’idéal de l’éducation jésuite demande de vivre en se servant de son intelligence, dans l’intégrité, dans la justice, en se mettant avec amour au service de nos semblables hommes et femmes et de notre Dieu. Ceci est un appel à croître, un appel à la vie. Qui répondra? Qui si ce n’est vous ? Quand si ce n’est maintenant ?
Que Dieu vous bénisse sur votre route.
Je vous remercie de votre aimable attention.
Peter-Hans Kolvenbach